Synergologie : décoder le non-verbal, l’outil essentiel de l’enquêteur

Les affaires de harcèlement moral ou sexuel en entreprise sont souvent comparées à des puzzles. Témoignages contradictoires, parole contre parole… Comment distinguer le vrai du faux quand chacun pèse ses mots ? La réponse se trouve parfois au-delà des mots. C’est là qu’intervient la synergologie, ou l’art d’analyser le langage corporel.

Né il y a une vingtaine d’années au Québec, ce nouvel outil s’impose progressivement comme un allié de poids pour les enquêteurs spécialisés en risques psychosociaux (RPS) et comportements toxiques. Décryptage d’une compétence encore méconnue, mais ô combien précieuse.

synergologie mains

Pourquoi la synergologie est incontournable pour un enquêteur RPS ?

80% à 93% de notre communication serait non verbale selon la célèbre règle des « 3V » du Professeur Mehrabian. Sans forcément prendre ce chiffre au pied de la lettre, une chose est sûre : dans une enquête, se focaliser uniquement sur les déclarations verbales, c’est ignorer une mine d’informations.

Stress, malaise, sincérité ou dissimulation : le corps de l’interlocuteur parle, même lorsqu’il se tait. « Notre corps parle même si nous voulons qu’il se taise… », écrivait un auteur sur la synergologie.

Un enquêteur formé à décoder ces messages subliminaux dispose d’un sixième sens professionnel.

Prenons un exemple concret. Lors d’un entretien d’investigation, un salarié mis en cause affirme calmement n’avoir « rien à se reprocher ». Ses mots sont impeccables, mais qu’en est-il de son comportement ? Si son regard fuit subitement vers la droite, si une micro-démangeaison apparaît sur sa nuque lorsque la question se fait précise, l’enquêteur synergologue y verra possiblement des signes d’inconfort ou de mensonge par omission.

De même, face à une victime présupposée, un silence prolongé accompagné d’un tremblement des mains peut en dire long sur l’émotion retenue. Ces indices, invisibles à qui n’y prête pas attention, offrent un accès à la vérité relationnelle de la situation.

En matière de harcèlement et RPS, la synergologie aide à détricoter le non-dit. Souvent, les victimes peinent à verbaliser pleinement leur souffrance par peur ou honte ; à l’inverse, les harceleurs aguerris peuvent enrober leurs réponses de manipulations rhétoriques. L’analyse du non-verbal vient niveler ce déséquilibre : un poing serré, une voix qui tremble, un sourire crispé sont autant de feux de signalisation émotionnels. Ignorer ces signaux, c’est risquer de passer à côté de la véritable dynamique relationnelle à l’œuvre.

Un outil intégré à une méthodologie d’enquête rigoureuse

Attention : intégrer la synergologie dans une enquête ne signifie pas se fier aveuglément à un haussement de sourcil pour déclarer quelqu’un coupable. Il ne s’agit pas de lire dans les pensées, mais de croiser les éléments. La synergologie s’intègre dans une méthodologie structurée, au service de la preuve et de l’équité.

Concrètement, comment un enquêteur formé utilise-t-il le non-verbal ?

D’abord, l’observation commence dès le premier contact. La posture de la personne convoquée en dit déjà long : vient-elle d’un pas lourd, voûtée (signe possible d’appréhension), ou bien très droite, menton levé (ce qui pourrait indiquer une certaine confiance) ? Durant l’entretien, le synergologue va scruter les micro-expressions et gestes clés tout en menant son questionnement.

Par exemple, si un témoin affirme être en bons termes avec un collègue mais que ses lèvres esquissent un rictus involontaire au même moment, c’est le signe d’une incongruence. L’enquêteur pourra alors rebondir avec une question plus poussée (« Vous êtes sûr que tout va bien entre vous ? »), afin de faire émerger le potentiel non-dit.

Cette démarche est systémique et itérativeCertains entretiens, préalablement identifiés, feront même l’objet d’une analyse gestuelle approfondie : on compare l’alignement des propos tenus avec les réactions corporelles observées, pour évaluer la fiabilité du témoignage. Si des doutes subsistent, l’enquêteur peut alors planifier d’autres vérifications (questions additionnelles, recoupement avec d’autres témoins, etc.). Le non-verbal sert de boussole pour orienter l’enquête : il n’accuse pas, il indique où creuser.

Intégrer la synergologie, c’est aussi adopter un principe fondamental de prudence : le contexte prime. Un même geste peut signifier tout autre chose selon les circonstances et les personnes. Par exemple, des bras croisés ne traduisent pas systématiquement de la fermeture : chez certains témoins, ce peut être une simple posture de confort.

Rien n’est laissé au hasard : un synergologue professionnel apprend à reconnaître plus de 1200 signes codifiés du langage corporel humain, mais surtout à les interpréter avec nuance. C’est une véritable démarche scientifique. D’ailleurs, la discipline s’est développée en collaboration avec des recherches en neurosciences et psychologie, en s’appuyant sur des milliers d’heures d’observations filmées.

Synergologie : comment éviter les erreurs d’interprétation ?

Parce qu’elle touche à l’humain et à ses signaux parfois subtils, la lecture du non-verbal comporte des pièges. Une erreur d’interprétation peut avoir de lourdes conséquences dans une enquête interne : injustice pour l’accusé, ou au contraire décrédibilisation de la victime. C’est pourquoi cette pratique requiert un regard expert et une éthique solide.

Tout d’abord, il n’existe pas de “geste qui trahit un mensonge” de façon absolue. Contrairement aux idées reçues popularisées par certaines séries TV comme Lie To Me, personne ne peut déterminer la véracité d’un récit à 100% sur la seule base d’un clignement d’œil ou d’un bras positionné d’une certaine manière.

La synergologie n’est pas une science divinatoire : c’est un outil d’aide à la décision, qui vient compléter les autres techniques d’enquête (entretiens, recoupement factuel, analyse documentaire, etc.). Philippe Turchet lui-même le souligne : « La synergologie, c’est l’étude de l’authenticité », pas la fabrication de preuves toutes faites.

Ensuite, le synergologue doit garder une posture d’humilité. S’il repère ce qu’il pense être un signe de dissimulation (par exemple un micro-mouvement d’épaule pouvant suggérer un désaccord non exprimé), il en prend note, mais laisse la personne s’exprimer pleinement. L’idée n’est pas de la confondre immédiatement, mais d’orienter finement l’entretienLes indices corporels ne sont que des pistes exploratoires : « ils servent de tremplin pour aller là où un canevas de questions ne peut aller », rappelle un formateur synergologue. En clair, le geste suspect est une invitation à approfondir un sujet, pas un verdict.

Enfin, une solide formation en synergologie inclut l’apprentissage des biais cognitifs et des erreurs classiques à éviter. Par exemple, le biais de confirmation peut pousser un enquêteur mal formé à ne voir que ce qui conforte son intuition initiale, au risque d’interpréter de travers un geste anodin. La méthodologie synergologique impose de valider chaque lecture par d’autres observations convergentes et, si possible, par un second regard (celui d’un collègue expert, ou d’un supérieur hiérarchique formé). C’est aussi pour cela que la professionnalisation via des organismes reconnus est essentielle.

A qui bénéficie la synergologie ?

Lorsqu’elle est maîtrisée, la synergologie apporte une valeur ajoutée immense aux enquêtes internes, avec des retombées positives à tous les niveaux.

Pour les victimes, d’abord. Combien de salariés en détresse n’osent pas tout dire face à l’enquêteur, par crainte de ne pas être crus ou par difficulté à verbaliser des faits traumatisants ? En observant leur langage corporel, un enquêteur synergologue peut déceler leur mal-être au-delà des mots et adapter son attitude en conséquence. Par exemple, il remarquera qu’une collaboratrice harcelée minimise son vécu en paroles mais trahit sa peine par un regard humide et des mains tremblantes.

Il saura alors la mettre en confiance, l’encourager à s’ouvrir davantage sur ce qui la trouble. Le ressenti d’être enfin compris, même en silence, est inestimable pour une victime. Cela humanise l’enquête et contribue à sa reconstruction psychologique.

Pour l’entreprise ou l’administration qui diligente l’enquête, les bénéfices se mesurent en fiabilité accrue et en gestion plus efficace des situations. Une enquête menée avec la maîtrise du non-verbal a plus de chances de faire éclater la vérité sur ce qui s’est réellement passé. Il en résulte des décisions plus justes : sanctions justifiées contre les vrais harceleurs, protection renforcée des victimes avérées, ou au contraire identification de malentendus si l’accusation de harcèlement ne se confirme pas.

entretien

En effet, l’approche synergologique permet aussi de démêler les conflits mal interprétés. Les enquêteurs formés rapportent que certaines personnes initialement présentées comme victimes se sont avérées être les vrais instigateurs toxiques, et vice-versa. C’est la preuve qu’une analyse fine du comportement peut révéler la dynamique cachée d’une situation et éviter des erreurs de jugement.

Au-delà du cas particulier, il y a un impact sur la culture d’entreprise. En intégrant la synergologie dans les enquêtes harcèlement, l’organisation envoie un message fort : nous prenons ces affaires au sérieux, nous cherchons à comprendre en profondeur ce qui se joue.

Cela encourage une culture de l’écoute et de la prévention. Les salariés – qu’ils soient victimes potentielles ou témoins – voient que l’enquêteur ne se contente pas d’un interrogatoire, mais porte attention à leur état émotionnel. Cette empathie professionnelle contribue à restaurer la confiance, indispensable pour libérer la parole sur les sujets de harcèlement et de souffrance au travail.

Enfin, pour les auteurs de faits toxiques eux-mêmes, savoir que leur communication non-verbale peut être lue introduit une forme de dissuasion. Les plus manipulateurs savent jouer avec les mots, mais ils réaliseront que leur corps risque de les trahir. Cela peut les inciter à changer de comportement ou à hésiter avant de récidiver, sachant qu’une enquête outillée de la sorte a de fortes chances de mettre au jour leurs contradictions.

Comment et pourquoi se former ?

Conscient de ces enjeux, notre groupement d’enquêteurs a fait de la synergologie un pilier durant les enquêtes pour harcèlement.

Au sein de notre formation d’enquêteur, deux journées sont consacrées à la communication non verbale. Durant ces sessions intensives, les stagiaires apprennent auprès de synergologues certifiés à décoder gestes et micro-expressions, via des études de cas, des analyses vidéo et des mises en situation. L’objectif est qu’à l’issue de la formation, chaque enquêteur soit capable d’intégrer immédiatement le non-verbal dans sa pratique, de manière éthique et professionnelle.

synergologie formation

Pourquoi avoir investi autant d’heures dans cette thématique ?

Parce que, tout simplement, une enquête en risques professionnels sans synergologie est aujourd’hui impensable tant les bénéfices sont grands. Notre école s’appuie sur les meilleurs experts du domaine. D’ailleurs, nous avons la chance de collaborer étroitement avec Philippe Turchet, le fondateur de la synergologie, dans le cadre du déploiement de nos formations en France et au Luxembourg.

Ce partenariat en cours nous permet d’affiner encore nos contenus pédagogiques et de garantir une expertise de pointe aux enquêteurs formés. C’est un gage de sérieux : la discipline est transmise à la source, avec le niveau de rigueur scientifique qu’elle exige.

Nos apprenants découvrent ainsi comment la synergologie s’articule avec les aspects juridiques et psychologiques d’une enquête.

Nous insistons sur la déontologie : un code d’éthique encadre l’usage de ces techniques pour respecter la dignité des personnes investiguées et ne jamais outrepasser le cadre de la mission. Par exemple, un enquêteur GERP saura qu’il ne peut pas imposer son analyse synergologique comme vérité absolue dans un rapport : il l’utilise pour étayer ses conclusions, en transparence.

Cette approche professionnelle répond aux attentes actuelles en matière de qualité des enquêtes internes : le Ministère du Travail et les partenaires sociaux encouragent la montée en compétence des intervenants RPS, et l’on voit émerger des références à la communication non-verbale dans les bonnes pratiques.

Vous souhaitez en savoir plus ? Consultez notre page dédiée à la formation d’enquêteurs. Vous y trouverez le programme détaillé, incluant le module synergologie, ainsi que les dates des prochaines sessions (France et Luxembourg).

Pour conclure, la synergologie s’impose progressivement comme un outil central dans la panoplie de l’enquêteur en harcèlement et risques psychosociaux. Elle ne remplace pas l’investigation classique, elle la renforce. En permettant de mieux comprendre l’autre au-delà des mots, cette discipline contribue à des enquêtes plus justes et plus humaines. Dans un monde professionnel en quête de bien-être et de transparence, former nos enquêteurs au langage du corps n’est plus un luxe, c’est une nécessité.

Comme le résume si bien un adage du domaine : « Les gestes disent tout haut ce que nous pensons tout bas ». Apprenons donc à les écouter pour bâtir des entreprises où la vérité et la confiance l’emportent sur la peur et le silence.

 

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